Seuil

  • Le 10 mai 1944, à  Philadelphie, est proclamée la première Déclaration internationale des droits à  vocation universelle. Après les monstruosités de la guerre, il s'agissait de bà¢tir un nouvel ordre international qui ne soit plus fondé sur la force, mais sur le droit et la dignité humaine ; un monde où l'organisation économique serait subordonnée au principe de justice sociale. C'est la perspective inverse qui préside à  l'actuel processus de globalisation : à  l'objectif de justice sociale a été substitué celui de la libre circulation des capitaux et des marchandises. Au lieu que l'économie serve les besoins des hommes, on l'indexe sur les exigences de la finance et on traite les hommes comme du « capital humain ». La foi dans l'infaillibilité des marchés a remplacé la volonté de faire régner un peu de justice dans la répartition des richesses, condamnant la foule des perdants à  la migration, l'exclusion ou la violence. L'objectif de ce livre est d'analyser ce processus de renversement, qui semble avoir aboli les leçons tirées de la période 1914-1945. Mais il est aussi de montrer que cet esprit garde toute son actualité pour ceux qui n'ont pas renoncé à  l'idéal d'un monde où tous les hommes, quels que soient leur race, leur croyance et leur sexe, auraient le droit de poursuivre leur progrès matériel et leur développement spirituel dans la liberté et la dignité, dans la sécurité économique et avec des chances égales. Professeur de droit à  l'université de Nantes, Alain Supiot a publié de nombreux livres sur le droit du travail et le droit social, notamment Homo juridicus. Essai sur la fonction anthropologique du droit (Seuil, 2005), Le Droit du travail (PUF, « Que sais-je », 2006) et Critique du droit du travail (PUF, 2007).

  • Au cours des dernières décennies, la plupart des sociétés se sont faites plus répressives, leurs lois plus sévères, leurs juges plus inflexibles, et ceci sans lien direct avec l'évolution de la délinquance et de la criminalité. Dans ce livre, qui met en oeuvre une approche à la fois généalogique et ethnographique, Didier Fassin s'efforce de saisir les enjeux de ce moment punitif en repartant des fondements mêmes du châtiment.
    Qu'est-ce que punir ? Pourquoi punit-on ? Qui punit-on ? À travers ces trois questions, il engage un dialogue critique avec la philosophie morale et la théorie juridique. Puisant ses illustrations dans des contextes historiques et nationaux variés, il montre notamment que la réponse au crime n'a pas toujours été associée à l'infliction d'une souffrance, que le châtiment ne procède pas seulement des logiques rationnelles servant à le légitimer et que l'alourdissement des peines a souvent pour résultat de les différencier socialement, et donc d'accroître les inégalités.
    À rebours du populisme pénal triomphant, cette enquête propose une salutaire révision des présupposés qui nourrissent la passion de punir et invite à repenser la place du châtiment dans le monde contemporain.

  • Jean-Pierre Dupuy a tenu pendant la pandémie un « journal de pensée » d'un genre spécial : il réagit moins aux événements que nous avons tous vécus depuis le mois de mars 2020 qu'à la manière dont ces événements ont été analysés, discutés. Il le fait à la lumière de sa contribution majeure à la pensée de la catastrophe développée dans un livre fameux et souvent mal compris, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain (Seuil, 2002 ; 2004).
    Voici un livre de combat mû par la colère. La colère de voir des intellectuels relativiser la gravité de la pandémie en cours, s'engager dans une critique virulente de sociétés et de gouvernants qu'ils jugent obsédés par la « protection de la vie », au point de sacrifier l'avenir du monde, de l'économie et des libertés publiques. Avec rigueur et détermination, Jean-Pierre Dupuy leur répond et met au jour les erreurs logiques - et scientifiques - qui sous-tendent ces raisonnements, et propose par là même une réflexion passionnante et passionnée sur la mort et la vie au temps de la pandémie.

  • Depuis quelques années, la question resurgit avec force : peut-on séparer l'oeuvre de son auteur ? Du Nobel attribué à Peter Handke aux César à Roman Polanski, sans parler du prix Renaudot à Gabriel Matzneff, le débat fait rage. De même, le passé nazi de grands penseurs du XXe siècle, à commencer par Heidegger, trouble notre appréciation de leur legs, tandis que l'inscription d'un Céline ou d'un Maurras au livre des commémorations nationales a suscité une âpre querelle.
    Faut-il considérer que la morale des oeuvres est inextricablement liée à celle de leurs auteurs ? Et bannir les oeuvres lorsque leur auteur a fauté ? Loin de l'invective, ce court essai entend mettre en perspective, historique, philosophique et sociologique, cette question, en analysant les prises de position dans ces « affaires ». Mais loin du « tout se vaut », il tranche, offrant à chacun les moyens de cheminer intellectuellement sur un terrain semé d'embûches.

  • Que la politique soit en proie aux « passions », tout le monde l'accordera sans la moindre difficulté. Autrement malaisé serait de faire entendre qu'elle ne connaît que cela, que les affects sont son étoffe même. La politique n'est-elle pas aussi affaire d'idées et d'arguments, protestera-t-on, et les « passions » ne sont-elles pas finalement que distorsion de cet idéal d'une politique discursive rationnelle ?

    Le point de vue spinoziste bouscule ces fausses évidences, en soustrayant la catégorie d'« affect » à ses usages de sens commun - les « émotions » - pour en faire le concept le plus général de l'effet que les hommes produisent les uns sur les autres : ils s'affectent mutuellement. Il n'y a alors plus aucune antinomie entre les « idées » et les affects. On émet bien des idées pour faire quelque choseà quelqu'un - pour l'affecter. Et, réciproquement, les idées, spécialement les idées politiques, ne nous font quelque chose que si elles sont accompagnées d'affects. Autrement, elles nous laissent indifférents. En « temps ordinaires » comme dans les moments de soulèvement, la politique, idées comprises, est alors un grand jeu d'affects collectifs. Et pour tous ceux qui y interviennent, elle est un ars affectandi.

  • Depuis des années, le débat sur l'identité chrétienne de l'Europe va bon train. Olivier Roy prend la question de front : l'Europe est-elle chrétienne aujourd'hui, et comment ? Peut-elle le rester en adoptant des postures nostalgiques, autoritaires, identitaires ? De quel christianisme parlent donc ceux qui opposent, parfois de façon vindicative, les « valeurs chrétiennes » à deux vagues perçues comme également puissantes et menaçantes : une société très sécularisée et un islam conquérant, signes tangibles de l'effondrement en cours ? Quel sens, quels liens, quelle logique se repèrent dans la sarabande éclatée des réalités de l'héritage européen : christianisme, sécularisation, identité, culture, valeurs, normes, droit(s)... Au-delà du constat sans concession, le premier mérite de ce livre est d'éclairer notre condition d'Européens orphelins de leur passé chrétien. Lequel ne sera pas ranimé par des législations, mais, peut-être, par des prophètes.

  • Carolin Emcke conduit une analyse à la fois littéraire et philosophique des contextes qui expliquent la haine xénophobe, raciale, sociale et sexiste minant nos sociétés. Elle étudie les processus d'invisibilisation qui préparent les conduites haineuses et déconstruit les présupposés théoriques de la haine : naturalisation des identités, désir d'homogénéité et culte de la pureté. Ce livre réalise un équilibre rare entre description des situations concrètes de montée en puissance des passions tristes (Europe et États-Unis notamment) et analyse des causes. Le ton est descriptif avant d'être normatif, même si l'auteur ne cache pas son parti pris en faveur d'une démocratie sensible, accordée à une certaine expérience de l'amour : l'aspect le plus remarquable du livre tient dans ce lien établi sans aucune naïveté entre la politique et la sphère des sentiments.

    Le projet littéraire de Carolin Emcke n'a pas d'équivalent en France : il s'agit d'articuler journalisme au meilleur sens du terme et philosophie. Les enjeux fondamentaux liés au devenir de la démocratie dans la globalisation, à la guerre et aux droits civiques sont restitués au plus près de l'expérience, parfois sur la ligne de front elle-même. Ce point de vue original confère un ton militant, mais jamais dogmatique, à ce livre. La haine n'y est pas envisagée comme une abstraction mais comme une possibilité ouverte par la modernité et à laquelle cette même modernité permet de répliquer. L'amor mundi revendiqué par Carolin Emcke se confronte à la réalité de l'extrême qu'elle a observé avec autant de courage que de finesse sur des théâtres d'opération divers (Kosovo, Liban, Irak, etc.). L'alliance entre le sérieux habermassien et la lucidité d'une femme qui a regardé la guerre en face n'est pas habituelle dans notre pays où les ponts entre philosophie et journalisme ont été coupés.

  • - L'homme continue à faire l'objet des interprétations les plus extravagantes, tantôt idole tantôt démon. Mais le contexte, lui, a changé : l'époque héroïque de la psychanalyse a pris fin, nous vivons l'éclosion des psychothérapies, mille et une façons d'apaiser les souffrances contemporaines en vertu de pratiques toujours plus réglementées par l'Etat. Rappeler, dans ces conditions, ce que fut la geste lacanienne, c'est se souvenir d'abord d'une aventure intellectuelle et littéraire qui tint une place fondatrice dans notre modernité : liberté de paroles et de moeurs, essor de toutes les émancipations (les femmes, les minorités, les homosexuels), l'espoir de changer la vie, l'école, la famille, le désir. Car si Lacan se situa à contre-courant de bien des espérances de l'après-68, il en épousa surtout les paradoxes, au point que ses jeux de langage et de mots résonnent aujourd'hui comme autant d'injonctions à réinstituer la société.Retour sur sa vie, son oeuvre, ce qu'elle fut, ce qu'il en reste, avec pour guide sa meilleure spécialiste.

    - Historienne (Université de Paris - Diderot), Elisabeth Roudinesco est l'auteur, au Seuil puis chez Fayard, de plusieurs livres qui ont fait date, notamment Histoire de la psychanalyse en France, 2 vol. (rééd. " Pochothèque ", Hachette, 2009), Jacques Lacan. Esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée (1993, rééd. " Pochothèque ", Hachette, 2009), Dictionnaire de la psychanalyse (en coll. avec Michel Plon, 1997, 2000, et rééd. " Pochothèque ", Hachette, 2011), Pourquoi la psychanalyse (1999), La Famille en désordre (2002) et, avec Jacques Derrida, De quoi demain... Dialogue (2001). Chez Albin Michel, La Part obscure de nous-mêmes (2007) et Retour sur la question juive (2009). En 2010, au Seuil, Mais pourquoi tant de haine ?

  • Qui se ressemble s'assemble », dit-on. Cette fausse évidence justifie les replis et les rejets. Devons-nous être les mêmes pour vivre côte à côte ? La réponse est non. Ce n'est ni nécessaire, ni souhaitable. Mais l'affirmer ne suffit pas.
    Écrit dans un langage clair, illustré de nombreux exemples, ce livre engagé croise anthropologie et politique. Il commence avec le monde enchanté des ressemblances familiales, où la nature est invoquée pour garantir la lignée, et se poursuit avec le mythe de la « famille nationale ».
    Deux types de société sont fondés sur la ressemblance. Le premier est radicalement excluant : il impose le rejet des minorités ou, dans un processus totalitaire, leur destruction. Le second est autoritairement incluant : il prône l'assimilation des groupes minoritaires. Les deux perspectives sont dissemblables mais aucune n'accepte les minorités telles qu'elles sont.
    Nicole Lapierre défend un comparatisme apte à constater l'évidence des différences sans les hiérarchiser. Elle inverse la proposition : qui s'assemble se ressemble (un peu), sans pour autant perdre sa singularité.
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  • Du consentement

    Geneviève Fraisse

    « J'ai longtemps pensé que l'acte de consentir relevait de l'intimité la plus grande, mélange de désir et de volonté dont la vérité gisait dans un moi profond. Lorsque j'ai entendu ce mot consentement dans des enceintes politiques, Parlement européen, débats télévisuels, discussions associatives, j'ai compris qu'il pénétrait l'espace public comme un argument de poids.

    Je voyais bien que la raison du consentement, utilisée pour défendre le port du foulard, ou exercer le métier de prostituée, s'entourait de principes politiques avérés, la liberté, la liberté de choisir, la liberté offerte par notre droit ; et la résistance, la capacité de dire non à un ordre injuste. Car dire « oui », c'est aussi pouvoir dire « non », l'âpreté de l'établissement d'un viol nous le rappelle méchamment.

    J'ai beaucoup cherché, des années durant, à identifier les lieux de l'autonomie des femmes contemporaines. Ce travail sur le consentement m'entraîne, désormais, dans la pensée du lien, du mouvement de l'un vers l'autre des êtres, de chacun des êtres que nous sommes. Par là commence, ainsi, la construction d'un monde. »

  • Comment penser le désir sacrificiel qui s'est emparé de tant de jeunes au nom de l'islam ? Cet essai propose une interprétation dont le centre de gravité est ce que j'appelle le surmusulman. Qu'il revête l'aspect d'une tendance ou qu'il s'incarne, il s'agit d'une figure produite par près d'un siècle d'islamisme. Je l'ai décelée dans ses discours et dans ses prescriptions, mais aussi à partir de mon expérience clinique.
    La psychanalyse ne consiste pas uniquement à « thérapeutiser » des gens à l'abri d'un cabinet. Son enseignement clinique permet d'explorer les forces individuelles et collectives de l'anticivilisation au coeur de l'homme civilisé et de sa morale.
    C'est pourquoi, ce qu'on appelle aujourd'hui « radicalisation » requiert des approches complémentaires, en tant qu'expression d'un fait religieux devenu menaçant et en même temps comme un symptôme social psychique.
    La désignation de surmusulman a ici valeur d'un diagnostic sur le danger auquel sont exposés les musulmans et leur civilisation. C'est la raison pour laquelle cet essai se termine par un chapitre sur le dépassement du surmusulman, en perspective d'un autre devenir pour les musulmans.

  • Le djihad et la mort

    Olivier Roy

    Les tueries effroyables de janvier et plus encore de novembre 2015, maintenant celle de Bruxelles, ont déclenché une intense « guerre des interprétations ».

    Pour Olivier Roy, c'est avant tout leur dissidence sociale, folle et violente, que des jeunes de la deuxième génération d'immigrés, rejoints par des convertis, expriment en rejoignant une cause sanglante, sanguinaire, qui risque de se transformer très vite en cauchemar. Selon une formule de novembre 2015, devenue aussitôt célèbre, il faut plutôt parler d'« islamisation de la radicalité », une radicalité appuyée sur une connaissance quasiment nulle de l'islam et du Coran, même s'ils n'ont que ces mots à la bouche. Le phénomène ne touche qu'une frange des jeunes d'origine musulmane ou convertis : quelques milliers sur des millions. C'est une génération en rupture avec les parents, elle fréquente peu la mosquée (et n'est donc pas touchée par les prêches d'imams radicaux), elle ne connaît pas grand-chose au Coran. Beaucoup ont mené une vie de jeunes désoeuvrés, avant de se convertir à l'islam le plus radical, souvent pendant un passage en prison. Leur rupture avec la société occidentale devient un nihilisme - auquel le « califat » de Daech, sa violence et ses promesses de paradis, offre une issue « noble », celle de héros et de martyrs.

    Le livre décrit cette planète, restreinte mais habitée par un ressentiment extrême, établie dans une toute puissance mortifère, prétendant représenter le « vrai islam », l'islam conquérant des origines galvaudé par leurs parents, surtout en Occident mais aussi dans les pays d'islam. C'est une volonté de revanche qui affirme sa toute puissance par des armes de terreur et des méthodes militaires. Une idéologie sommaire du « martyre » des héros de l'islam morts à la guerre et promis au paradis fait le reste.

  • La condition d'étranger est appelée à se répandre. Mais la mobilité que l'on se plaît à célébrer se heurte aux frontières que les États-nations dressent face aux « migrants », traités en ennemis plutôt qu'en hôtes.
    Mis en demeure de pallier l'hostilité de leurs gouvernants, beaucoup de citoyens se sont retrouvés acculés à faire quelque chose : accueillir, nourrir ou transporter des voyageurs en détresse. Ils ont ainsi réveillé une vieille tradition anthropologique qui semblait endormie, celle de l'hospitalité. Cette façon d'entrer en politique par la petite porte de chez soi qu'on ouvre montre toutefois ses limites. Chaque hébergement est une goutte d'eau dans l'océan de l'errance globale et la faveur dont procèdent de tels gestes ne saurait durablement faire office de sauf-conduit.
    Michel Agier nous invite à repenser l'hospitalité au prisme de l'anthropologie, de la philosophie et de l'histoire. S'il en souligne les ambiguïtés, il révèle aussi sa capacité à déranger l'imaginaire national. Car l'étranger qui vient nous demande de penser autrement la place de chacun et chacune dans le monde.

  • Depuis le début des années 2000, un mot s'est immiscé dans les débats publics : islamisation. La population musulmane, dont le nombre s'accroîtrait dangereusement, chercherait à submerger, dissoudre, voire vassaliser les cultures européennes. L'imaginaire du complot déborde ainsi peu à peu le cadre de l'islamophobie ordinaire. Si cette perception paranoïaque était restée l'apanage d'une poignée d'extrémistes, elle ne ferait pas question, mais elle s'impose aujourd'hui avec la force de l'évidence dans les médias, imprègne les discours de politiciens respectables et s'expose dans des ouvrages " sérieux ".
    Cet essai se propose de retracer la généalogie de cette vision d'encerclement devenue obsessionnelle et de déconstruire les points d'appui de ce qui n'est autre qu'un mythe.
    Il apparaîtra ainsi que la " bombe démographique musulmane " qui serait prête à éclater sur le triple front de l'immigration, de la conversion et de la fécondité est un fantasme que les données réfutent. Quant au regain de ferveur spirituelle et au renouveau des formes d'expression identitaire des musulmans vivant en France, l'analyse montrera qu'ils n'ont pas la signification conquérante ni même politique que suggère l'épouvantail de l'" islamisme ". Il restera alors à expliquer pourquoi l'Europe, et la France en particulier, ont tant besoin de l'" ennemi musulman ".

  • Les sentiments du capitalisme

    Eva Illouz

    On a coutume d'associer au capitalisme une séparation entre la sphère publique, vide de sentiments, et une sphère privée étanche, domaine réservé du sentiment. Par ailleurs, la plupart des analyses sociologiques du capitalisme s'articulent autour des notions d'individualisme ou de pouvoir démocratique, de désenchantement ou de division du travail, d'exploitation ou de rationalisation : aucune ne fait place au sentiment. La perspective très novatrice développée par Eva Illouz est tout au contraire de montrer que le capitalisme s'est accompagné d'une culture du sentiment très forte : en sociologue, elle souligne que les sentiments sont des acteurs majeurs de l'histoire du capitalisme et de la modernité qui a favorisé le développement d'une nouvelle culture de l'affectivité engageant le moi privé à se manifester plus que jamais dans la sphère publique. Nourrie de nombreux exemples, l'analyse d'Eva Illouz fait apparaître combien le « capitalisme émotionnel », poussant l'individu à la réalisation la plus intime de soi, s'est approprié les affects au point de transformer les émotions en marchandises et de faire émerger de nouvelles formes de sociabilité : elles culminent aujourd'hui sur Internet, véritable moteur de recherche des sentiments et des intimités.

  • Notre société engendre de nouvelles peurs. Car la modernité, devenue " liquide ", a fait triompher l'incertitude perpétuelle : la quête de sens et de repères stables a laissé la place à l'obsession du changement et de la flexibilité. Le culte de l'éphémère et les projets à courts terme favorisent le règne de la concurrence au détriment de la solidarité et transforment les citoyens en chasseurs ou, pis, en gibier. Ainsi le présent liquide sécrète des individus peureux, hantés par la crainte de l'insécurité.
    L'un des plus grands sociologues contemporains porte un regard sans concession sur l'insécurité sociale et s'interroge sur la fin des utopies.

  • Ce livre est né d'une interrogation sur le rôle du droit face aux effets de la mondialisation. D'un côté, celle-ci renforce l'humanisme juridique par le développement international des droits de l'homme, la reconnaissance des biens publics mondiaux, l'affirmation d'un droit humanitaire et d'une justice pénale internationale. Mais de l'autre, elle le menace par le durcissement du contrôle des migrations, l'aggravation des exclusions sociales, la multiplication des atteintes à l'environnement, la persistance des crimes internationaux les plus graves ou les risques d'asservissement engendrés par les nouvelles technologies.
    À force d'être invoquée à tort et à travers sans être pour autant mieux appliquée, la ritournelle humaniste, n'annonce-t-elle pas, en réalité, la mise à mort de l'humanisme juridique ?
    À moins d'inventer un nouvel humanisme, ou plutôt de se projeter dans l'avenir en faisant le pari, utopique mais réaliste, qu'il est possible d'humaniser la mondialisation autour de trois objectifs : résister à la déshumanisation, responsabiliser ses acteurs, anticiper sur les risques à venir.
    Tel est l'esprit qui anime ce livre de combat.

  • La haine de la démocratie ne date pas d'aujourd'hui. Mais elle connaït de nos jours un regain qu'incarnent des intellectuels tel Alain Badiou. Loin de la stricte actualité, Myriam Revault d'Allonnes s'interroge sur le désamour dont la démocratie fait depuis longtemps l'objet. Nourrie notamment de la lecture de Claude Lefort et de Michel Foucault, elle analyse le rapport très particulier que nous entretenons avec cette forme de régime politique où le pouvoir, « lieu vide », crée une incertitude permanente. Qui aimer quand l'autorité est régulièrement remise en jeu par les élections ? Comment adhérer, s'identifier quand des idéaux collectifs prennent la place de l'idéal du moi ? Cette « condition déceptive » propre à  la démocratie ne doit pas pour autant nous en éloigner. Car, comme le soulige l'auteur, c'est l'amour qui inspire le social et non la loi. Myriam Revault d'Allonnes est philosophe, professeur des universités à  l'école pratique des hautes études. Elle est notamment l'auteur de Ce que l'homme fait à  l'homme (Seuil, 1995), Le Pouvoir des commencents (Seuil, 2006) et L'Homme compassionnel (Seuil, 2008).

  • L'enthousiasme suscité par l'élection de Barack Obama a masqué la perpétuation des inégalités raciales aux États-Unis. Cinquante ans après le vote des droits civiques, le mouvement « Black Lives Matter » et les violences policières ciblées qu'il dénonce apportent un démenti cinglant à l'illusion de l'équité.
    La majorité des Américains affirme aujourd'hui que Blancs et Noirs disposent des mêmes opportunités et accusent les minorités d'être à l'origine de leurs propres échecs. Selon la doxa néolibérale du mérite et de la responsabilité individuelle que les Républicains comme les Démocrates ont enracinée dans le pays, le marché serait neutre et impartial : color-blind. Mais cette notion désigne-t-elle vraiment l'indifférence à la couleur de peau ou plutôt l'aveuglement face aux traitements discriminatoires que continuent de subir les Africains-Américains en matière d'éducation, de logement, d'emploi, de revenu et de justice ?
    En retraçant la genèse de l'idéologie postraciale aujourd'hui en vogue aux États-Unis, ce livre montre comment le triomphe de la doctrine néolibérale reproduit structurellement au sein de la société américaine un racisme qui ne s'avoue pas comme tel.

  • Avec plus de soixante-dix millions d'exemplaires vendus à travers le monde et une adaptation cinématographique attendue, la trilogie Cinquante nuances de Grey connaît un succès phénoménal. Comment comprendre cet engouement planétaire pour une romance érotique mettant en scène l'initiation sadomasochiste d'une jeune ingénue par un séducteur richissime qui finit par épouser sa soumise ? Suffit-il d'invoquer le caractère osé du livre et la grossièreté de ses ficelles ou d'ironiser sur la popularité naissante d'une pornographie pour mères de famille ?
    C'est une tout autre lecture, autrement subtile et troublante, qu'Eva Illouz propose dans cet ouvrage. Considérant les best-sellers comme un baromètre des valeurs, elle montre que la dialectique de la soumission et de l'autonomie, de la souffrance et de l'épanouissement sexuel, de l'assignation stylisée des rôles et de la confusion des identités que cette bluette SM déploie, sous forme stéréotypée, entre en résonance avec les apories contemporaines des relations entre hommes et femmes. Si elle semble procurer à ses lectrices un tel plaisir, c'est qu'elle formule allégoriquement les contradictions émotionnelles et sentimentales qu'elles éprouvent et que, à la manière des guides de développement personnel, elle s'avise de leur prodiguer d'audacieux conseils pour les résoudre.

  • Nos sociétés sont saisies par la compassion. Un ' zèle compatissant ' à l'égard des démunis, des déshérités, des exclus ne cesse de se manifester dans le champ politique. À tel point que les dirigeants n'hésitent plus à faire de leur aptitude à compatir un argument décisif en faveur de leur droit à gouverner. Phénomène circonstanciel ou nouvelle figure du sentiment démocratique ? Myriam Revault d'Allonnes interroge sans détour les rapports entre la dimension affective du vivre-ensemble, la nature du lien social et l'exercice du pouvoir. Remontant aux sources de la modernité, elle montre que le rôle des passions et des émotions n'a cessé de nourrir la réflexion sur l'existence démocratique, de Rousseau à Arendt en passant par Tocqueville.
    l'on verra que, si le déferlement compassionnel ne fait pas une politique, les liens entre sentiment d'humanité, reconnaissance d'autrui et capacité d'agir nécessitent pourtant d'être pensés à nouveaux frais.

  • Après le livre

    Francois Bon

    - Les mutations de l'écrit ont une portée considérable puisqu'elles affectent la façon même dont une société se régit. C'est ainsi que le passage de l' " imprimé " au " dématérialisé " induit, sous nos yeux, de nouveaux rapports à l'espace, de nouvelles segmentations du temps. Tout annonce que le web sera demain notre livre (qu'il soit imprimé ou électronique), cette mutation en engageant d'autres, dont François Bon se fait ici l'analyste selon trois axes d'exploration : l'axe autobiographique (ou Comment F. B. s'est approprié cette technologie et comment elle a bouleversé son travail), l'axe technique (ou Quelles sont les virtualités de ces technologies), l'axe anthropologique (ou Qu'est-ce que ces nouvelles pratiques induisent dans la culture).Passionnant et neuf.

    /> - Né en 1953, François Bon élabore depuis vingt-cinq ans une oeuvre littéraire cohérente et forte. Son travail d'écrivain est marqué depuis son premier roman, Sortie d'usine, paru chez Minuit en 1982, par une proximité avec le quotidien, la matière, la machine, par une attention aux personnes sans gloire, depuis Le Crime de Buzon (Minuit, 1986) jusqu'à Daewoo (Fayard, 2004). Parallèlement, il élabore une réflexion sur la littérature et l'écriture, qui l'a conduit à l'expérience des ateliers d'écriture, et a abouti à Tous les mots sont adultes (Fayard, 2000), puis à L'Incendie du Hilton (Albin Michel, 2009). Une remarquable trilogie musicale a fait événement ensuite : Rolling Stones (Fayard, 2002), Bob Dylan (Albin Michel, 2007), Led Zeppelin (Albin Michel, 2008).Mais depuis quelque temps, la vraie passion de François Bon, c'est le numérique. Son site en témoigne, la revue en ligne remue.net (qu'il a créée) aussi, et encore sa petite librairie en ligne...

  • Un brûlot est publié, qui dénonce « l'affabulation freudienne ». Sigmund Freud serait un homme cupide, menteur, phallocrate, homophobe, incestueux, pervers, fasciste, persécuteur de son peuple (les Juifs), un pseudo-savant dont il conviendrait de dénoncer enfin les méfaits. Et pourquoi ne pas l'écrire si cela est vrai ? Mais le brûlot est truffé d'erreurs, il véhicule de fort anciennes rumeurs (et de bien méchantes légendes), il n'établit rien. Et « l'affabulation freudienne » apparaît bientôt pour ce qu'elle est : la pure affabulation de l'auteur du brûlot. Voici les pièces du dossier.

  • Dictature des marchés, politiques d'austérité, inégalités sociales criantes, catastrophes environnementales, crises démocratiques : de toutes parts nous arrivent les signes de la fin d'un monde. Pour Yves Citton, ce sont les pressions insoutenables que nous inflige un mode de développement fourvoyé qui rendent la situation actuelle invivable.Yves Citton prend la mesure de cet insoutenable à la fois environnemental, éthique, social, médiatique et psychique et propose un nouveau vocabulaire pour nous aider à appréhender les pressions qui nous traversent et nous rendent la vie de plus en plus intenable. À la croisée de la philosophie morale et politique, de l'économie et de la théorie littéraire, cet essai drôle enlevé prend le contre-pied du misérabilisme ambiant en révélant que le renversement de l'insoutenable est déjà inscrit dans la dynamique de nos gestes les plus communs et que tout geste politique prend sa source dans ces deux questions : Comment fais-je pression sans le vouloir ? Comment faire pression en le voulant ?Attentif au rôle de l'image et à l'évolution du discours politique, Yves Citton livre ici les moyens de repenser notre place et notre action dans un processus qui apparemment nous dépasse en montrant que l'on peut tirer parti des dispositifs médiatiques plutôt que de les subir et ainsi, une fois fait le deuil du Grand Soir, de proposer des alternatives à la politique du pire.

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