• Venin

    Saneh Sangsuk

    Les villageois ont surnommé le petit vacher Patte folle, à cause de son bras atrophié. Lui appelle ses vaches Opale ou Émeraude. Il a dix ans et, près du réservoir, il émerveille ses amis avec ses marionnettes. Ils sont sur le territoire de la Mère Sacrée, puissance protectrice du village. Un cobra qui veille sort de terre et s'enroule autour du corps de l'enfant. Qui gagnera, du jeune rêveur ou du serpent ?

  • « Aux temps du Bouddha », une très vieille bonzesse, pleine de sagesse et de compassion, vit ses derniers instants en racontant son histoire à ses disciples :
    Une jeune femme pauvre, bru-esclave dans une famille princière, donne naissance à un fils, Wélou. Ce petit garçon vif et gai est le seul bonheur de la jeune femme, toute sa vie et même sa survie : grâce à lui elle a enfin une place dans la maison de son mari.
    Un matin à l'aube Wélou est mordu par un cobra. Le venin est mortel. La jeune femme, affolée, fuit la maison, l'enfant dans les bras, à la recherche de ce qui pourrait le sauver. La fuite à travers le village, puis dans les marais, se poursuit au coeur de la jungle en une course de plus en plus hallucinée où elle croise des fantômes et des êtres étranges et inquiétants (un ermite fou, un tigre, des parents incinérant leur fils.). La tension est extrême. Le petit garçon meurt peu à peu dans les bras de sa mère qui refuse cette mort de toute sa folie. Elle émerge enfin hors de l'enfer végétal pour tomber dans celui des hommes, tout aussi violent, et atteint, enfin, le temple où vit Gautama, le bouddha. Celui-ci lui parvient à l'apaiser et à lui faire accepter la mort - et la vie.

  • En 1967, dans le village de Prek Nâm Deng, les habitants et en particulier les enfants s'assemblaient lors de longues veillées pour écouter les récits du vieux bonze, le père Tiane. Un des enfants, le narrateur, nous transmets ces récits - comme celui du pèlerinage du Père Tiane en Inde sur les traces du Bouddha, comme sa rencontre avec une horde d'éléphants, comme la fois où il a dormi avec un cobra... (voir L'Ombre blanche) Peu à peu le narrateur laisse la parole au père Tiane et les histoires « vieilles comme la pluie », où hommes et
    femmes pouvaient se changer en tigres, où les maîtres de la magie disposaient d'une force spirituelle immense et d'une audace sans pareille, se rapprochent du conteur, de son enfance de sa vie dans la jungle entre une mère paysanne et un père chasseur de tigres. Tiane est le dernier témoin d'un monde disparu. C'est l'histoire de « gens ensorcelés dans une terre ensorcelée », du temps où la jungle nourricière et dangereuse imposait sa loi aux hommes qui avaient pour seules protections leur connaissance profonde de la forêt, la force spirituelle, la magie. Les cultivateurs du riz de montagne, qui rognent peu à peu sur la jungle provoquent la colère du monde sacré, et la mère de Tiane est, sous ses yeux, dévorée par un tigre. Le père se sert du corps de sa
    femme pour appâter et tuer le tigre - il devient le plus féroce des chasseurs, le meilleur tandis que le fils, entre terreur et courage, tente de trouver son chemin.
    Tiane, enfin, épouse la Karaket qui le décide à aller défricher un champ dans la jungle. Le récit bascule alors : les contes du passé s'effacent au profit d'un suspense haletant, d'un drame dont la progression est admirablement maîtrisée (voir Venin). Le père chasseur a accompagné le jeune couple. Apparaît un tigre, le tigre, le tigre de la jungle qui attaque et blesse le vieil homme. Tiane ramène son père à la cabane, suivit par le tigre « mangeur d'homme ». Le vieux meurt, mais le tigre est toujours là qui rode, l'oeil sur la Karaket qui va se baigner à la rivière. Tiane enfin se sert du corps de son père comme appât, comme avait fait son père lors de la mort de sa femme. Il attire le tigre, le tue et l'enterre avec le vieux. Les deux jeunes tombent gravement malades, ils sont envoûtés, emplis de rage et de terreur, se sentent devenir tigres. Les boeufs désertent. La rizière est envahie par les mauvaises herbes, la jungle reprend ses droits. Tiane aperçoit le tigre sur la charrue, s'élance... sa femme s'écroule, la fourche dans le dos. C'est ainsi que Tiane devint bonze.
    Le style flamboyant de Saneh, sa connaissance extraordinaire de la jungle, de la flore et de la faune, de la vie du village, chasseurs, paysans, artisans, bâtit un récit touffu, magnifique, impressionnant, virtuose. Au tiers du livre, après ce qu'on pourrait croire une série de contes imbriqués, assez classiques, le talent de l'auteur pour le suspense et le tragique emportent littéralement le lecteur.

  • Tableau tragique et drôlatique de la course au bonheur d'un jeune homme dans un Bangkok violent, où la misère et la débauche, les sentiments exacerbés, les amitiés naïves et salutaires, les trahisons et le crime constituent le seul bagage de héros anticonformistes et sans concession.
    Dans ce roman autobiographique, Saneh Sangsuk livre une descente aux enfers d'un sombre lyrisme et d'un humour désespéré, confession diabolique d'un désir de sainteté, de la quête sauvage d'une innocence impossible et marquée par l'obsession d'une faute originelle. Par l'érotisme et la transgression, l'écriture opère la rédemption du narrateur devenu ermite, réfugié dans une quasi-ruine, à l'orée d'un village du nord de la Thaïlande...
    Cette danse d'amour et de mort, éperdue, folle, pulvérise les clichés platement racoleurs sur un pays thaï qui ne serait qu'un refuge hédoniste ou bouddhiste de notre ère post-moderne.

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